Un portrait à deux mains des frères Rigaud

Partie concernée : Vie et carrière (partie I)

Chapitres concernés : L'homme saisi dans son intimité (chapitre 5) / Rigaud tel qu'en lui-même / La famille et les amis (pages 228-230)

Nature de la mise à jour : Nouveaux éléments sur Gaspard Rigaud

De Gaspard Rigaud (1661-1705) [1, Fig. 1], frère de Hyacinthe, on connaissait surtout des portraits individuels d'hommes [2, Fig. 2] et de femmes, parfois en pendant, et quelques très rares incursions dans le Grand genre, tel qu'un Saint François de Paule [3, Fig. 3] ou encore une douce Sainte Famille signée et datée de 1696 [4, Fig. 4], dont nous avons retrouvé la trace et dans laquelle on reconnaît quelques emprunts (colonne baguée, envol de tenture) au vocabulaire caractéristique de son aîné, mais dont le schéma général reprend une Vierge à l'Enfant de Pierre Mignard d'après la gravure qu'en tira François de Poilly.

Fig. 1 : Hyacinthe Rigaud, Portrait de Gaspard Rigaud, 1691, Perpignan, musée Rigaud, inv. 2017.1.1

(c) Perpignan, musée Rigaud

Fig. 2 : Gaspard Rigaud, Portrait d'un homme inconnu, 1691, collection particulière

(c) droits réservés / Ariane James-Sarazin

Fig. 3 : Gaspard Rigaud, Saint François de Paule, 1701, Perpignan, musée Rigaud, inv. 80.4.1

(c) Perpignan, musée Rigaud

Fig. 4 : Gaspard Rigaud, Sainte Famille, 1696, collection particulière

(c) droits réservés / Ariane James-Sarazin

On ignorait en revanche que Gaspard se fût mesuré à un tableau choral, mettant en scène pas moins de sept personnages selon un parti pris composite, mi-historié, mi-naturel, puisqu'il emprunte autant au travestissement mythologique qu'à une mode et à des coiffures d'inspiration contemporaine. Par l'ampleur de son format et l'ambition de sa composition, le portrait des enfants de M. Bouette de Blémur, que nous avons découvert et publié en 2016 [5, Fig. 5], s'impose par son caractère tout à fait exceptionnel. Mais il l'est plus encore lorsqu'on sait qu'une inscription manuscrite ancienne, portée au dos de la toile d'origine [6], révèle non seulement sa paternité - Rigaud le jeune -, sa date d'exécution - 1703 -, mais encore la participation de Hyacinthe, celui-ci ayant "retouché" l’œuvre de son cadet.


Fig. 5 : Gaspard Rigaud, avec la participation de Hyacinthe Rigaud, Portrait des enfants de M. Bouette de Blémur, 1703, collection particulière

(c) droits réservés / François Baglin / Ariane James-Sarazin


Opulent mercier-grossier de Rouen et personnage important, puisqu'il cumula les titres et les charges de conseiller-secrétaire de France, contrôleur royal à la chancellerie de sa ville dont il fut également consul, Daniel Bouette de Blémur (vers 1650-1724) [7] avait épousé le 24 novembre 1680 Marie Catherine Vauchel, avant de s'unir, à sa mort, en secondes noces, le 26 septembre 1686, à Marie Anne Lecanu (1668-1731). Est-ce par l'intermédiaire de son frère Hyacinthe, qui bénéficiait alors d'une solide clientèle en Normandie [8], que Gaspard obtint en 1703 les faveurs de M. Bouette de Blémur ? On ne sait. Toujours est-il qu'il reçut commande du portrait des sept enfants de celui-ci.

Assise dans une sorte de loggia, Marie Catherine, née du premier lit, est entourée de son frère et de ses cinq sœurs, tous issus de la seconde union de leur père. Emblème de Diane, un croissant de lune sépare les "tignons" de sa coiffure à la Fontanges, tandis que de la main droite, elle soulève de son épaule l'extrémité d'une "moustache" de cheveux roulés, son geste s’apparentant à celui, canonique, de la déesse prélevant une flèche de son carquois, que l'on aperçoit posé au premier plan, sur un parapet, non loin de son arc. Si Marie Catherine partageait peut-être le caractère farouche de Diane, elle n'en était pas moins l'épouse, depuis le 28 octobre 1698, de Jean Behotte (vers 1671-1719), écuyer, conseiller-secrétaire du roi et rejeton d'un confrère de Daniel Bouette de Flémur, Simon Behotte, lui aussi mercier-grossier de Rouen [9].


Réfugiée dans son giron, Catherine Françoise, la plus jeune de ses sœurs, née vers 1698, feuillette une partition que Marie Catherine tient ouverte sur ses genoux. Elle épousera le 15 février 1722 Jean-Baptiste Gabriel Morin, écuyer, directeur de la Compagnie des Indes à partir de 1719.


A la gauche de Marie Catherine, Marie Anne Marguerite tient une somptueuse corbeille de fleurs, d'où s'épanche une branche de chèvrefeuilles et dont elle vient de cueillir un fragile jasmin.



Devenue le 6 mars 1707 l'épouse de Louis Le Page, juge consul, puis prieur de la Chambre de commerce de Rouen [10], il semble qu'il faille confondre Marie Anne Marguerite avec la "M[adam]e Le Page de Roüen" inscrite dans les livres de comptes de Hyacinthe Rigaud en l'année 1709 [11] pour un portrait à 150 livres, soit un buste, dont Bailleul, l'un des collaborateurs du maître, exécuta l'habit pour 10 livres. De l'union Bouette-Le Page naquirent deux filles, dont Anne Marie Fiquet du Bocage (1710-1802), célèbre femme de lettres, que Voltaire surnomma "la Sapho de Normandie" et à laquelle on doit entre autres la traduction du Paradis perdu de Milton. On conserve d'elle plusieurs portraits dont celui de Marianne Loir, connu par la gravure qu'en donna Tardieu fils et un buste en terre-cuite dû à Jean-Baptiste Defernex (1728-1783) [Fig. 6].


Fig. 6 : Jean-Baptiste Defernex, Portrait d'Anne Marie Fiquet du Bocage, Londres, British Museum, inv. 1766, 0801.1

(c) The Trustees of the British Museum

Faisant face à Marie Anne Marguerite, à gauche du tableau, sa petite sœur Françoise, d'un an plus âgé que Catherine Françoise et qui épousera le 18 octobre 1718 un négociant de Rouen, ancien prieur et juge consul, Jacques Botereau (vers 1693-1752), tient également une fleur, selon un jeu de mains inversé. Derrière elle, Anne (1695-1752), brandit comme en écho au bouquet champêtre de Marie Anne Marguerite une corbeille de fruits aux grains de raisins délicatement translucides, tandis que leurs feuilles s'ourlent de rose. C'est à elle que reviendra de faire le plus beau mariage le 30 avril 1713 avec Thomas de Montaudoin (1687-avant 1752), sieur de Launay, écuyer, juge consul de Nantes, conseiller du roi et garde scel de la chancellerie de Bretagne, lieutenant colonel de la milice bourgeoise de Nantes, mais surtout redoutable armateur issu d'une famille puissante qui "domine le trafic négrier du port" [12].



Puis vient leur frère à toutes, Daniel II Bouette de Blémur (1689-après 1739), qui tel Apollon, frère jumeau de Diane, joue de la lyre, drapé dans un manteau d'or, couleur de son astre. Ses traits fins et son regard d'azur se retrouvent quelque vingt ans plus tard dans un pastel de Joseph Vivien, publié dès 2006 par Neil Jeffares [13, Fig. 7].



Fig. 7 : Joseph Vivien, Portrait de Daniel II Bouette de Blémur, vers 1725, collection particulière

(c) Sotheby's



Seigneur de Pissy-les-Rouen, patron de Ricarville, Daniel II devint maire de Rouen en 1737, puis capitaine des bourgeois de sa ville deux ans plus tard. De son union avec Françoise Judde le 30 avril 1713 [14], naquirent un fils, Claude Nicolas et deux filles, Anne Louise, future Madame de Nainville et Marie Catherine (1727-1762), femme de Louis René II Pinson de Ménerville (1695-1769), argentier ordinaire de la petite écurie du roi et de celle de la dauphine, dont Jean Valade nous a laissé un pastel en pendant de celui de son époux [15, Fig. 8].


Fig. 8 : Jean Valade, Portrait de Marie Catherine Pinson de Ménerville, 1751, collection particulière

(c) Christie's

Seul des modèles à ne pas regarder le spectateur, mais son aînée Marie Catherine, Aimée, qui épousera le 8 février 1711 Pierre Depresle, se tient modestement derrière son frère, voilée telle une vestale d'une gaze légère.


Cette lecture cavalière est loin d'avoir épuisé toutes les significations sous-jacentes de notre tableau - ne faudrait-il pas y déceler, par exemple, une allusion aux cinq sens ? -, auxquelles nous nous attacherons très prochainement, tout comme son examen approfondi devrait dans les semaines à venir nous permettre de mieux circonscrire la nature des interventions de Hyacinthe, venu porté main forte, en dernier recours, à Gaspard. On notera enfin la communauté de goût et d'intérêt qui ne dut pas manquer de rapprocher les frères Rigaud, distingués mélomanes [16], de la famille Bouette de Blémur qui nous offre ici un charmant concert domestique...


A la mort de son père, Daniel II hérita du tableau, avant de le léguer à sa nièce, Henrique Marie Françoise Le Hayer du Perron, fille cadette de Marie Anne Marguerite et de Louis Le Page. Vendu par mégarde à la vente que fit de ses meubles en 1794 le deuxième fils de Mme Le Hayer du Perron, il fut racheté l'année suivante par son cousin issu de germain et demeura dès lors dans la descendance.

Notes

[1] A propos de Gaspard, voir Ariane James-Sarazin, Hyacinthe Rigaud (1659-1743), Dijon, Editions Faton, 2016, tome I : L'homme et son art, p. 228-230 et l'annexe 5 / Dictionnaire des élèves et collaborateurs de l'atelier, p. 615 ; tome II : Le catalogue raisonné, n° *P.870, p. 293 et n° PS.2, repr. p. 649.


[2] Ibid., tome I : L'homme et son art, annexe 5 / Dictionnaire des élèves et collaborateurs de l'atelier, p. 615. Les dimensions du portrait d'homme reproduit dans le présent article sont les suivantes : ht ovale, H. 0,72 m x L. 0,60 m, inscription au dos de la toile : Gaspard Rigaud le jeune en 1691, collection particulière.


[3] Ibid., tome I : L'homme et son art, annexe 5 / Dictionnaire des élèves et collaborateurs de l'atelier, p. 615. Ht, H. 1 x L. 0,80 m, inscription au dos de la toile : Rigaud le jeune 1701, Perpignan, musée Rigaud, inv. 80.4.1.


[4] Ibid., tome I : L'homme et son art, annexe 5 / Dictionnaire des élèves et collaborateurs de l'atelier, p. 615. Ht, dimensions en attente, signée et datée : Rigaud Le jeune 1696, collection particulière. Au sujet de la référence à Mignard, voir Jean-Claude Boyer et François Macé de Lépinay, « The "Mignardes", Sassoferrato and Roman classicism during the 1650s », The Burlington Magazine, vol. CXXIII, n° 935, février 1981, p. 68-76.


[5] Ibid., tome I : L'homme et son art, repr. p. 228 et cité p. 615. Huile sur toile, H. 1,59 x L. 1,97 m. Ajout du 28 août 2017 : vente Paris, Christie's, 19 septembre 2017, lot 30, repr.


[6] Le tableau a fait l'objet de trois restaurations, l'une en mars 1802, l'autre en 1935 et qui s'accompagna d'un rentoilage, la troisième en 2016. Le livre et les archives de famille, que nous avons pu consulter, gardent le témoignage circonstancié de tout ceci.


[7] Toutes les données biographiques relatives aux Bouette de Blémur sont le résultat de notre dépouillement des archives familiales, ainsi que de la consultation des titres spécifiques suivants : Jochen Hoock et Nicolas Jullien, "Dots normandes (mi-XVIIe-XVIIIe siècle)", Clio. Histoire, femmes et sociétés, [en ligne], 7 / 1998, mis en ligne le 14 novembre 2006, consulté le 1er octobre 2016, URL : http://clio.revues.org/348 ; Jochen Hoock, "Du marchand-bourgeois à l'élite commerçante. Statut social et fonction économique dans le milieu marchand rouennais au début du XVIIIe siècle", Revue d'histoire urbaine, 2014/2, n° 40, p. 75-91 ; Gérald d'Arundel de Condé, Les anoblis par charges en Haute-Normandie de 1670 à 1790, Paris, 2006 ; Mémoires de Malouet publiés par son petit-fils le baron Malouet, Paris, 1874, 2 tomes ; Gaston Martin, L'ère des négriers (1714-1774). Nantes au XVIIIe siècle, Paris, 1931, rééd. 1993 ; Joël Rilat, Ces messieurs de Nantes, Paris, rééd. 2014-2015, 4 tomes.


[8] Voir Ariane James-Sarazin, Hyacinthe Rigaud (1659-1743), Dijon, Editions Faton, 2016, tome I : L'homme et son art, p. 305.


[9] Jochen Hoock et Nicolas Jullien, op. cit., p. 4 ; Hoock, op. cit., p. 84, qui citent Rouen, Arch. dép., étude Coignard-Le Dars, contrat de mariage du 3 juin 1698. De cette union naquit notamment un fils, riche colon à Saint-Domingue, qui attacha son nom aux premiers travaux d'assainissement et d'embellissement du Cap et qui épousa une Mademoiselle de Lataste, issue d'une famille sucrière. L'une des petites-filles de Marie Catherine Bouette de Blémur, épouse Behotte, devint la femme de l'intendant de Marine, Pierre Victor Malouet (1740-1814), tandis que la seconde s'unit à M. de Chabanon de Maugris, frère de l'Académicien français, théoricien de la musique.


[10] Jochen Hoock et Nicolas Jullien, op. cit., p. 5 ; Hoock, op. cit., p. 84, qui citent Rouen, Arch. dép., étude Sanadon-Sauvage, contrat du 4 mars 1707.


[11] Ariane James-Sarazin, Hyacinthe Rigaud (1659-1743), Dijon, Editions Faton, 2016, tome II : Le catalogue raisonné, n° *P.1094, p. 365, commande pour laquelle nous proposons donc désormais cette nouvelle identification.


[12] La citation est de Gaston Martin, op. cit., p. 183 ; voir également Jochen Hoock et Nicolas Jullien, op. cit., p. 6, qui citent Rouen, Arch. dép., étude Coignard-Le dars, contrats du 1er avril et du 27 avril 1713.


[13] Neil Jeffares, "Joseph Vivien", Dictionary of pastellists before 1800, online edition, [en ligne], mise à jour du 28 janvier 2017, n° J77-178. Pastel ovale, H. 0,79 x L. 0,62 m, vente New York, Sotheby's, 28 janvier 2015, lot 116, repr.


[14] Jochen Hoock et Nicolas Jullien, op. cit., p. 5 ; Hoock, op. cit., p. 84, qui citent Rouen, Arch. dép., étude Coignard-Le Dars, contrat du 12 février 1713.


[15] Neil Jeffares, "Jean Valade", Dictionary of pastellists before 1800, online edition, [en ligne], mise à jour du 14 décembre 2016, n° J74.287,. Pastel ovale, H. 0,76 x L. 0,60 m, vente New York, Christie''s, 12 janvier 1995, lot 102, repr.

[16] Voir Ariane James-Sarazin, Hyacinthe Rigaud (1659-1743), Dijon, Editions Faton, 2016, tome I : L'homme et son art, p. 253 et note 726, p. 549.

Pour citer cet article


Référence électronique

Ariane James-Sarazin, "Un portrait à deux mains des frères Rigaud", Hyacinthe Rigaud (1659-1743). L'homme et son art - Le catalogue raisonné, Editions Faton, [en ligne], 10 avril 2017, URL : http://www.hyacinthe-rigaud.fr/single-post/2017/04/10/Un-portrait-à-deux-mains-des-frères-Rigaud










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