Le portrait de ce "prêtre et gueux" de Tencin

Catalogue concerné : I. Catalogue des portraits peints / Portraits d'attribution certaine

Période : Septième période (de 1729/1730 à 1743)

Numéro déjà catalogué : *P.1510 bis (page 530)

Rubrique concernée : Œuvre en rapport / Réplique ou copie conservée Nature de la mise à jour : ré-évaluation d'une oeuvre déjà cataloguée

Fig. 1 : Hyacinthe Rigaud, Portrait de Pierre Paul Guérin, cardinal de Tencin, vers 1739, collection particulière

(c) droits réservés / Ariane James-Sarazin

RÉ-ÉVALUATION d'une OEUVRE déjà CATALOGUÉE

La récente restauration du portrait du cardinal de Tencin, que nous avons publié dans notre catalogue raisonné en 2016 [1], est l’occasion de reconsidérer son statut et d’y voir désormais, après examen de visu, un original de Hyacinthe Rigaud.

Ht. H. 0,81 ; L. 0,65 m.

Collection particulière

Hist. : Peint vers 1739 ; coll. part. ; ajout du 28 août 2017 : vente Paris, Christie's, 19 septembre 2017, lot 29, repr.

Bibl. : Ariane James-Sarazin, Hyacinthe Rigaud (1659-1743), tome II : Le catalogue raisonné, Dijon, Editions Faton, 2016, n° *P.1510 bis, p. 530, repr. (avant restauration, réplique ou copie).





Issu d’une famille parlementaire du Dauphiné, son père Antoine ayant été président à mortier au parlement de Grenoble, puis premier président du sénat de Chambéry, Pierre Paul Guérin de Tencin (1679-1758) [2] passa auprès de ses contemporains pour être l’une des âmes damnées du cardinal Dubois [3, Fig. 2], conseiller intime du Régent et principal ministre.



Fig. 2 : Hyacinthe Rigaud, Portrait du cardinal Dubois, 1723, Etats-Unis, Cleveland, Museum of Art, inv. CMA.67.17.

(c) Cleveland Museum of Art


Après des études au séminaire oratorien de Saint-Magloire à Paris, il suivit en 1700 Monseigneur Le Camus, évêque de Grenoble, pour l’assister durant le conclave à Rome. Son rôle dans la désignation de Gianfrancesco Albani comme pape sous le nom de Clément XI lui valut d’être récompensé par Louis XIV qui en fit l’abbé de Vézelay (1702). Protégé de Dubois à partir de 1714 et poussé par sa sœur, la « scandaleuse » Madame de Tencin, mère de l’encyclopédiste d’Alembert, dont le salon, surnommé le « bureau d’esprit », jouissait alors d’une renommée au moins égale à celle de sa galanterie [4], Pierre Paul s’illustra notamment en 1719 dans la conversion au catholicisme du financier écossais John Law [5, Fig. 3] dont il profita du fameux Système au point de réunir une fortune considérable.



Fig. 3 : Georg Friedrich Schmidt d'après Hyacinthe Rigaud, Portrait de John Law, 1738, Paris, Bibliothèque nationale de France, département des Estampes et de la photographie, Da. 63 fol. 166

(c) Paris, BnF


L’arrogance dont Tencin fit preuve à l’occasion du procès en simonie que lui intenta l’abbé Étienne de Veissière et qu’il perdit de façon infamante, finit par le perdre aux yeux du public. Cependant, Dubois, qui savait pouvoir compter sur ses talents de négociateur, lui redoubla sa confiance en l’envoyant à Rome en mars 1721, comme conclaviste, aux côtés du cardinal de Bissy [6, Fig. 4] : il s’agissait alors de ménager à Dubois la pourpre cardinalice. S’étant parfaitement acquitté de sa mission, l’abbé de Tencin reçut le 6 novembre 1721 la charge des affaires du roi auprès du Saint-Siège.



Fig. 4 : Marie Anne Hyacinthe Horthemels d'après Hyacinthe Rigaud, Portrait du cardinal de Bissy, 1716, Paris, Bibliothèque nationale de France, département des Estampes et de la photographie, Da. 62 fol. 72

(c) Paris, BnF

De son séjour de trois ans (1721-1724) dans la Ville éternelle, on retiendra surtout qu’il fut à l’origine de la construction de la « Scalinata », le majestueux escalier de la Trinité-des-Monts. Élevé au siège archiépiscopal d’Embrun à l’été 1724 où il joua un rôle décisif dans la condamnation de l’évêque de Senez, Jean Soanen [7], il demeura éloigné de la Cour pendant quinze ans, avant de rentrer en grâce et d’obtenir non seulement la pourpre cardinalice (23 février 1739) sur la présentation de Jacques III Stuart [8], mais encore le titre de primat des Gaules (24 septembre 1740). Éphémère ministre d’État (1742-1743) sans portefeuille grâce au soutien du cardinal de Fleury [9, Fig. 5], il se retira définitivement, à la mort de celui-ci, dans son diocèse de Lyon où il mourut en 1758.



Fig. 5 : Hyacinthe Rigaud et atelier, Portrait du cardinal de Fleury, vers 1728, Royaume Uni, Goodwood House, collection duc de Richmond et Gordon

(c) Goodwood House, collection duc de Richmond et Gordon

Tout en reconnaissant ses mérites, Saint-Simon dresse de Monseigneur de Tencin le portrait haut en couleurs d’un authentique « scélérat » : « Un esprit vaste, mâle, hardi, entreprenant, surtout incapable de se rebuter d’aucune difficulté, et d’une patience de plusieurs vies, mais toujours agissante vers son but, sans jamais sans détourner ; un esprit plein de ressorts et de ressources, bien souple, fin, discret, doux et âpre selon le besoin […] maître en artifices, contempteur souverain de tout honneur et de toute religion en gardant soigneusement tous les dehors de l’une et de l’autre, fier et bas toujours selon les gens et les occurrences, et toujours avec esprit et discernement, d’une ambition démesurée, et surtout altéré d’or, non par avarice ni par désir de dépenser ou de paraître, mais comme voie abrégée de parvenir à tout. Il joignait quelque savoir et tous les agréments de la conversation, des manières et du commerce, à une singulière souplesse et à un grand art de cacher avec jugement tout ce qu’il ne voulait pas être aperçu. » [10].


Le nom de Pierre Paul Guérin de Tencin n’apparaît pas dans les livres de comptes de Hyacinthe Rigaud, mais un autre témoignage contemporain, tout aussi digne de foi, pallie ce silence qui, on le sait [11], concerne une part non négligeable de la production de l’artiste. En effet, le catalogue qui accompagna la vente, le 14 novembre 1761, de la collection du filleul de Rigaud, le peintre Hyacinthe Collin de Vermont (1693-1761), mentionne sous le numéro 87 « un grand portrait du cardinal Tencin, non fini, par idem [M. Rigaud] », qui partit pour 22 livres et 10 sols [12]. Il est probable que ce tableau inachevé provenait du fonds d’atelier de Rigaud dont Collin de Vermont fut l’un des principaux héritiers. Le fait que son exécution n’ait pas été menée à son terme est de nature à accréditer l’hypothèse d’une exécution tardive, dans les cinq dernières années d’activité de Rigaud. Aussi la version en buste, qui fait l’objet du présent article, aurait-elle pu être exécutée soit immédiatement après la mise en chantier du grand format, celui-ci ayant été suffisamment avancé pour permettre d’en tirer un buste, soit antérieurement au grand format. On notera à cet égard que dans notre tableau, c’est la seule dignité de cardinal du modèle qui est mise en avant et non, celle, supplémentaire, de récipiendaire de l’ordre du Saint-Esprit (promotion du 1er janvier 1743) que l’on peut en revanche observer sur les différentes versions conservées, en grand (Lyon, musée des Tissus et des Arts décoratifs) [13, Fig. 6] ou en buste (musée Dauphinois à Grenoble ; vente Paris, Drouot, Beaussant-Lefevre, 27 mai 2013, lot 26, etc.), du portrait de Pierre Paul Guérin de Tencin par Étienne Parrocel (1696-1775).



Fig. 6 : Etienne Parrocel, Portrait du cardinal de Tencin, archevêque de Lyon, 1741, Lyon, musée des Tissus et des Arts décoratifs

(c) droits réservés

La nature de l’habillement permet donc de situer l’exécution de notre tableau entre le 23 février 1739 et le 1er janvier 1743, Rigaud mourant le 29 décembre 1743, mais il est probable que l’élévation au cardinalat du modèle en 1739 ait été la véritable motivation de sa commande. Satisfait du résultat, le prélat aurait pu revenir vers Rigaud pour un plus grand format, sans doute assis, dont l’ambition aurait pu répondre à l’une et/ou l’autre des nouvelles faveurs reçues : le siège archiépiscopal de Lyon (1740) ; la croix du Saint-Esprit (1743). Pour des raisons que nous ignorons, Rigaud ne mena pas à son terme cette composition en grand dont on retrouve un peu de l’esprit dans le tableau de Parrocel. Celui-ci reprend en effet à son compte les stéréotypes rigaldiens tant dans le décor (tenture, pilastre) que dans l’attitude : on rapprochera par exemple la main tenant la plume de celle de nombre de ministres, de Torcy à Dodun [Fig. 7], tandis que la gauche fait penser au geste d’André Pierre Hébert [Fig. 8]. La même dette envers Rigaud se lit dans cet autre portrait de Tencin, connu seulement par la gravure qu’en donna, comme pour Parrocel, Johann Georg Wille d’après Jean Gaspard Heilmann (vers 1718-1760) [14, Fig. 9]. Protégé par Tencin qui l’emmena dans son sillage à Paris en 1742, le mulhousien Heilmann n’échappa pas à l’influence de son aîné, comme en témoigne son autoportrait (Mulhouse, musée des Beaux-Arts), librement inspiré de celui dit au turban de Rigaud [Fig. 10]. On notera cependant de nombreuses différences, notamment dans le dessin des plis de la mozette, entre le buste de Rigaud et la composition d’Heilmann ou de Parrocel...



Fig. 7 : Dans l'ordre d'apparition : 1. Jean-Baptiste Colbert, marquis de Torcy par Rigaud, 1699 ; 2. Charles Gaspard Dodun par Rigaud, 1723-1724 ; 3. Tencin par Parrocel, 1741

(c) droits réservés / Ariane James-Sarazin

Fig. 8 : Dans l'ordre d'apparition : 1. André Pierre Hébert (?) par Rigaud, 1702 ; 2. Tencin par Parrocel, 1741

(c) droits réservés / Ariane James-Sarazin


Fig. 9 : Johann Georg Wille d'après Jean Gaspard Heilmann, Portrait du cardinal de Tencin, archevêque de Lyon et ministre d'Etat, Versailles, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, inv. GRAV.LP.65.16.1

(c) Paris, RMN-GP


Fig. 10 : Dans l'ordre d'apparition : 1. Autoportrait de Rigaud, 1698 ; 2. Autoportrait d'Heilmann

(c) droits réservés / Ariane James-Sarazin

Mieux encore qu’Étienne Parrocel et Jean Gaspard Heilmann qui ne se déprennent pas d’une certaine sévérité, empreinte de raideur, Hyacinthe Rigaud a su saisir, avec toute l’acuité qui le caractérise, le regard spirituel et incisif, le port plein d’assurance et de volonté, de cet « habile fripon » de Tencin, dont un sourire presque imperceptible pince fort à propos les lèvres. Jamais Rigaud, auquel on peut parfois reprocher la sécheresse du pinceau à la fin de sa vie, n’avait autant excellé : si l’on reconnaît le soulèvement caractéristique, en vagues successives, du mantelet en partie basse, signature de nombre de ses bustes d’ecclésiastiques, ainsi que les effets variés d’enfoncements et de plis à la surface de la soie ou la transparence du rabat, on demeurera stupéfait par le moelleux incomparable et l’illusionnisme consommé de la touche [Fig. 11] qui fait de ce tableau l’une des plus belles réussites du vieil artiste.



Fig. 11 : Hyacinthe Rigaud, Portrait de Pierre Paul Guérin, cardinal de Tencin (détail), vers 1739, collection particulière

(c) droits réservés / Ariane James-Sarazin


Notes

[1] Le tableau avait alors été considéré prudemment comme une réplique ou une copie, compte tenu de son très mauvais état de conservation qui en rendait la juste appréciation difficile et sur la base d’une photographie avant restauration communiquée par le propriétaire.


[2] Sur Tencin, voir Jean Sareil, Les Tencin : histoire d’une famille au dix-huitième siècle d’après de nombreux documents inédits, Paris, Droz, 1969. Les sources divergent sur son année de naissance : 1679 ou 1680.


[3] Peint en 1723 par Rigaud : voir Ariane James-Sarazin, Hyacinthe Rigaud (1659-1743), tome II : Le catalogue raisonné, Dijon, Editions Faton, 2016, n° P.1390, p. 474-475.


[4] Sur Mme de Tencin, on consultera Antoine Lilti, Le monde des salons. Sociabilité et mondanité à Paris au XVIIIe siècle, Paris, 2005. On relèvera que Rigaud peignit en 1707 (voir Ariane James-Sarazin, op. cit., n° *P.1014, p. 339) le portrait en buste du chevalier Destouches dont la liaison secrète avec Mme de Tencin donna naissance à d'Alembert.


[5] Peint en 1719-1720 par Rigaud : voir Ariane James-Sarazin, op. cit., n° *P.1343, p. 457.


[6] Peint en 1715 par Rigaud : ibid., n° *P.1304, p. 435-436.


[7] Peint en 1705 par Rigaud : ibid., n° P.941, p. 319.


[8] Peint en 1708 par Rigaud : ibid., n° *P.1043, p. 355.


[9] Peint en 1706 et en 1728 : ibid., n° P.953, p. 324-325 et n° *P.1431, p. 493-496.


[10] Saint-Simon, Mémoires (1718-1721). Additions au Journal de Dangeau, éd. Yves Coirault, tome VII, Paris, Gallimard, 1987, p. 918-921 et plus particulièrement p. 919, mais aussi p. 507-513, 531, 777-778, 780.


[11] Ariane James-Sarazin, Hyacinthe Rigaud (1659-1743), tome I : L’homme et son art, Dijon, Éditions Faton, 2016, p. 290.


[12] Catalogue des tableaux, desseins, estampes et bosses, Provenans du Cabinet de M. Hyacinthe Collin de Vermont, Peintre ordinaire du Roi, & Adjoint à Recteur de son Académie Royale de Peinture et Sculpture, Dans lesquels sont compris des Tableaux, Desseins et Estampes de M. Rigaud…, Paris, 1761, p. 12.

[13] Le tableau de Parrocel (huile sur toile, H. 1,36 x L. 1,11 m) est traditionnellement daté de 1741, ce qui suggérerait un ajout postérieur du ruban et de la croix du Saint-Esprit. Une autre version est conservée à la cathédrale de Lyon. Johann Georg Wille en donna une gravure en contrepartie, limitée au buste avec le haut du fauteuil et avec une mozette d'hermine, ruban et croix du Saint-Esprit : burin, H. 44,8 x L. 32,4 cm, après 1749 (car la lettre attribue à Tencin le titre de proviseur de la Sorbonne), voir Charles Le Blanc, Catalogue de l'oeuvre de Jean Georges Wille graveur, avec une notice biographique, Leipzig, 1847, n° 109, p. 83.


[14] Burin, H. 22,5 x L. 16,3 cm, le buste de Tencin est tourné vers la gauche et revêtu d'une mozette de soie, ruban et croix du Saint-Esprit, voir Charles Le Blanc, op. cit., n° 110, p. 83-84.

Pour citer cet article


Référence électronique

Ariane James-Sarazin, "Le portrait de ce "prêtre et gueux" de Tencin", Hyacinthe Rigaud (1659-1743). L'homme et son art - Le catalogue raisonné, Editions Faton, [en ligne], mis en ligne le 8 août 2017, URL : http://www.hyacinthe-rigaud.fr/single-post/2017/08/08/Le-portrait-de-ce-prêtre-et-gueux-de-Tencin










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