Le portrait retrouvé d'un armateur malouin

Catalogue concerné : I. Catalogue des portraits peints / Portraits d'attribution certaine

Période : Cinquième période (de 1709/1710 à 1719/1720)

Numéro déjà catalogué : *P.1223 (page 403) Nature de la mise à jour : publication du prototype d'un portrait déjà catalogué, mais jusque-là non localisé

Fig. 1 : Hyacinthe Rigaud et atelier (Bailleul), Portrait de Jean Martin de La Chapelle dit aussi de La Chapelle-Martin, 1711-1712, collection particulière

(c) Alexis Bordes

PUBLICATION du PROTOTYPE d'un PORTRAIT déjà CATALOGUÉ, mais NON LOCALISÉ

Ht. H. 0,795 ; L. 0,635 m. Inscription au dos de la toile, copiée d'après celle figurant sur la toile d'origine avant son rentoilage : PEINT. P[A]R HYACINTE. // RIGAUD. 1711 (Fig. 2). Sur une étiquette collée à la croisée du châssis : Portrait présumé // d'un personnage de la // famille LE GOBIEN // Peint par Hyacinthe Rigaud // 1711 (Fig. 3).

Collection particulière

Hist. : Inscrit dans les livres de comptes de l'artiste et commandé en 1711 par le modèle pour 150 livres, soit un buste sans mains ; peint entre 1711 et 1712 ; livré en 1712 ; resté dans la descendance, en Bretagne, jusqu'à aujourd'hui ; vente Rennes, Rennes enchères, 20 novembre 2017 (en préparation ; expert Tableaux anciens : Alexis Bordes).




Fig. 2 : Hyacinthe Rigaud et atelier (Bailleul), Portrait de Jean Martin de La Chapelle dit aussi de La Chapelle-Martin (détail du dos de la toile), 1711-1712, collection particulière

(c) Alexis Bordes



Fig. 3 : Hyacinthe Rigaud et atelier (Bailleul), Portrait de Jean Martin de La Chapelle dit aussi de La Chapelle-Martin (détail du dos de la toile), 1711-1712, collection particulière

(c) Alexis Bordes




En préambule à cet article, nous tenons à exprimer toute notre reconnaissance et nos remerciements à l'actuelle propriétaire et à Alexis Bordes qui nous ont permis d'examiner, d'identifier et de publier ce portrait inédit dont on avait perdu la trace depuis son exécution par Hyacinthe Rigaud et son atelier en 1711-1712.


Nous avons proposé en 2016 [1] d'identifier une mention portée en l'année 1711 dans les livres de comptes de Hyacinthe Rigaud - "M[onsieu]r de la Chapelle Martin. [rajouté par une autre main : Hab[illement] rép(été)]" - avec l'armateur et corsaire malouin Jean Martin de La Chapelle (Saint-Malo, 8 avril 1666-Saint-Malo, 11 juin 1737), seigneur de La Chapelle et de La Ville Pelotte, dont l'activité professionnelle est attestée à Saint-Malo à partir de 1697.

Fort d'une convention qui le liait à la puissante Compagnie des Indes, La Chapelle-Martin commerça entre 1707 et 1712 dans la mer Rouge et le golfe Persique, ramenant sur ses bateaux, Le Curieux et Le Diligent , depuis le port de Moka en Arabie, les précieux grains de café [2].


La Chapelle-Martin a 45 ans, lorsqu'il commande son portrait à Hyacinthe Rigaud, ce qui correspond à la physionomie de notre modèle. Il est alors au faîte de son trafic lucratif et il vient d'acquérir la noblesse par l'achat d'une charge de conseiller secrétaire du roi : l'assurance que donne la réussite se lit dans le port altier et le regard énergique qui fixe le spectateur. L'armateur a cependant veillé à la dépense, car pour 150 livres, il doit se contenter d'un buste sans mains et d'une composition "répétée", c'est-à-dire dont Rigaud a usé pour un client antérieur : c'est pourquoi, le maître délègue-t-il à son collaborateur Bailleul le soin d'exécuter l'habit pour lequel celui-ci reçoit 10 livres en 1712. A l'exception du col et du jabot en fines dentelles qui ont remplacé la cravate frangée, on reconnaît en effet dans l'attitude et la vêture choisies le souvenir de quelques effigies rigaldiennes des années 1705-1706, tel le portrait de François Girardon conservé au musée des Beaux-Arts de Dijon [3] (Fig. 3), déjà peint à cette date en habillement répété, et dont l'écho persiste, au prix de quelques variations, jusque dans les années 1715 [4] (Fig. 4 et 5).



Fig. 3 : Hyacinthe Rigaud et atelier (Adrien Leprieur), Portrait de François Girardon, 1705-1706, Dijon, musée des Beaux-Arts, inv. CA 452

(c) François Jay



Fig. 4 : Hyacinthe Rigaud, Portrait d'homme inconnu, vers 1705-1715, collection particulière

(c) Ariane James-Sarazin / droits réservés



Fig. 5 : Hyacinthe Rigaud, Portrait d'homme inconnu, vers 1705-1715, Williamstown, The Sterling and Francine Clark Art Institute, inv. 953

(c) Williamstown, The Sterling and Francine Clark Art Institute



Malgré un rentoilage un peu sévère, le portrait de La Chapelle-Martin conserve toute la subtilité du modelé rigaldien qu'une restauration saura sans peine révéler tant la matière, jointe à de délicats glacis, demeure présente. Il n'y a pour s'en convaincre qu'à observer la façon dont le pinceau du maître creuse en pleine pâte le dessous des yeux, souligne d'une lueur blanche l'arête et le bout du nez (Fig. 6), traduit la légèreté des boucles de la perruque, tantôt en jouant avec la préparation ocre sous-jacente, tantôt en ponctuant leur masse moutonneuse d'une virgule de cheveu (Fig. 7), suggère la différence de texture entre le velours ras de la veste et celui, plus voluptueux, du manteau (Fig. 8) ou fait briller un bouton (Fig. 9).



Fig. 6 : Hyacinthe Rigaud et atelier (Bailleul), Portrait de Jean Martin de La Chapelle dit aussi de La Chapelle-Martin (détail), 1711-1712, collection particulière

(c) Ariane James-Sarazin / droits réservés

Fig. 7 : Hyacinthe Rigaud et atelier (Bailleul), Portrait de Jean Martin de La Chapelle dit aussi de La Chapelle-Martin (détails), 1711-1712, collection particulière

(c) Ariane James-Sarazin / droits réservés

Fig. 8 : Hyacinthe Rigaud et atelier (Bailleul), Portrait de Jean Martin de La Chapelle dit aussi de La Chapelle-Martin (détail), 1711-1712, collection particulière

(c) Ariane James-Sarazin / droits réservés

Fig. 9 : Hyacinthe Rigaud et atelier (Bailleul), Portrait de Jean Martin de La Chapelle dit aussi de La Chapelle-Martin (détails), 1711-1712, collection particulière

(c) Ariane James-Sarazin / droits réservés

De l'union contractée le 11 août 1700 à Saint-Malo entre Jean Martin de La Chapelle et Modeste Cécile Gris (1675-1733), naquit une fille, Marie Modeste (1703-1765) qui épousa le 11 janvier 1724 Jean-Baptiste II Le Gobien de Saint-Jouan (1698-1768) et lui amena en héritage la malouinière du Bois-Martin en Saint-Père. C'est ainsi que la lignée des La Chapelle rejoignit celle des Le Gobien, prestigieuse famille d'armateurs implantée à Saint-Malo depuis le XVIe siècle [5]. Écuyer, Jean-Baptiste II reprit dans les années 1720 la direction de la maison de commerce fondée à Marseille par son père. L'une de ses petites-filles, Thérèse Marthe Le Gobien de Bois-Martin épousa en 1802 Auguste Magon de La Vieuville dont le père était seigneur de La Villehuchet, patronyme de l'actuelle propriétaire.

Notes

[1] Ariane James-Sarazin, Hyacinthe Rigaud (1659-1743), tome II : Le catalogue raisonné, Dijon, Editions Faton, 2016, n° *P.1223, p. 403.


[2] André Lespagnol, Messieurs de Saint-Malo. Une élite négociante au temps de Louis XIV, Rennes, PUR, 2011 (1ère éd. 1990). Il est intéressant de noter qu'un an tout juste avant La Chapelle-Martin, une autre représentante des grandes familles négociantes de Saint-Malo, Jeanne Magon de la Lande, épouse du comte de Caracdo (ou Kercado), pose avec son mari devant Rigaud (voir Ariane James-Sarazin, op. cit., n° *P.1160 et n° P.1161, p. 388). Le Catalan compte d'autres malouins, et non des moindres (les Baude et les Eon), dans sa clientèle : voir Ariane James-Sarazin, ibid., notamment les n° *P.1097, P.1384, *P.1388 et *P.1487.


[3] Voir Ariane James-Sarazin, op. cit., n° P.922, p. 312-313.


[4] Voir ibid., n° *P.1115, P.1116 et P.1117, p. 372.


[5] Voir André Lespagnol, op. cit.


Pour citer cet article


Référence électronique

Ariane James-Sarazin, "Le portrait retrouvé d'un armateur malouin", Hyacinthe Rigaud (1659-1743). L'homme et son art - Le catalogue raisonné, Editions Faton, [en ligne], 16 octobre 2017, URL : http://www.hyacinthe-rigaud.fr/single-post/2017/10/16/Le-portrait-retrouvé-dun-armateur-malouin










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