Entre Rigaud et Restout : Joachim Rupalley

7 Nov 2017

 

Parties concernées : Conclusion (pages 512-526)

Nature de la mise à jour : Influence de l'oeuvre gravé de Rigaud sur Joachim Rupalley

On ne soulignera jamais assez l'impact visuel qu'eut l'oeuvre gravé de Hyacinthe Rigaud non seulement sur certains de ses confrères, mais encore sur la génération suivante qui y trouva un répertoire commode d'attitudes et de compositions consacrées où piocher à l'envi. A cet égard, le cas de l'artiste normand, Joachim Rupalley (Bayeux, 1713-Bayeux, 1780) [1] (Fig. 1), élève de Jean Restout, nous semble particulièrement exemplaire, comme en témoigne une version de son portrait de Monseigneur Pierre Jules César de Rochechouart-Montigny (1698-1781), évêque d'Evreux (1733-1753), puis de Bayeux (1753-1776), que proposera le 19 novembre prochain la maison de vente Osenat à Fontainebleau [2] (Fig. 2). 

 

 

Fig. 1 : Joachim Rupalley, Autoportrait de l'artiste en train de peindre le portrait de son épouse Angélique Louise Hélène Dessaulx, 1765, collection particulière

(c) Ariane James-Sarazin / droits réservés

 

 

Fig. 2 : Attribué à Joachim Rupalley, Portrait de Pierre Jules César de Rochechouart-Montigny, évêque de Bayeux, collection particulière

(c) Ariane James-Sarazin / droits réservés

 

 

 

En effet, ce portrait de l'évêque de Bayeux reprend de manière extrêmement fidèle la composition créée par Hyacinthe Rigaud en 1733 pour Armand Jules de Rohan Guéméné, archevêque de Reims et seulement connue par la gravure, en contrepartie, qu’en tira Gilles Edme Petit en 1739 [3] (Fig. 3).

 

 

Fig. 3 : Gilles Edme Petit d'après Hyacinthe Rigaud, Portrait d'Armand Jules de Rohan Guéméné, archevêque de Reims, 1739, Paris, BnF, département des Estampes et de la photographie, Da. 62 fol. 96

(c) Paris, BnF

 

 

Compte tenu de sa très grande proximité, à l’exception de l’orientation du visage, qui n’est d’ailleurs pas sans susciter quelque gêne, avec une gravure montrant le modèle en buste due à Jacques Nicolas Tardieu et datée de 1764 (Fig. 4), à laquelle correspondent une toile conservée au musée des Beaux-Arts d’Orléans [4] (Fig. 5) et peut-être une seconde, datée de 1761 (H. 1,27 x L. 0,99 m), signalée en 1937 chez le marquis Aimery de Rochechouart, on peut avancer l’hypothèse que le tableau de la vente Osenat pourrait être, en partie seulement, l’œuvre du peintre Joachim Rupalley que la lettre de la gravure de Tardieu cite nommément comme source d’inspiration.

 

 

Fig. 4 : Jacques Nicolas Tardieu d'après Joachim Rupalley, Portrait de Pierre Jules César de Rochechouart-Montigny, évêque de Bayeux, 1764, Versailles, musée national du château et des Trianons

(c) Paris, RMN-GP

 

 

Fig. 5 : Joachim Rupalley, Portrait de Pierre Jules César de Rochechouart-Montigny, évêque de Bayeux, entre 1753 et 1764, Orléans, musée des Beaux-Arts, inv. 990

(c) Orléans, Musée des Beaux-arts / Christophe Camus

 

 

Il convient en effet de souligner la différence de traitement qui existe dans le tableau de la vente Osenat entre, d’une part, la mosette d’hermine, les dentelles du rochet, la tenture, l’accoudoir et les mains, qui présentent un rendu sensible et soigné, et d’autre part, le rabat et la soutane, dont les zébrures, censées suggérer les effets de la moire, trahissent un pinceau plus scolaire et un faire moins fondu. Quant au visage, il semble comme rapporté et enchâssé sur le reste du corps. Le musée Baron Gérard de Bayeux conserve quant à lui un autre portrait de Monseigneur de Rochechouart par Rupalley [5] (Fig. 6), plus tardif que la version gravée par Tardieu, puisqu’il est signé et daté de 1771 et avec lequel le tableau de la vente Osenat présente de nombreuses différences de détails (mosette d’hermine, absence du bureau et de l’anneau pastoral, fauteuil avec coquille mordant sur le velours du dossier, in-folio présenté côté gouttière et non côté dos, tenture à cordelière et pompons, sans parler de la disposition de celle-ci ou de l’orientation du visage). Notons en outre que dans le tableau d'Orléans, Monseigneur de Rochechouart paraît nettement moins âgé que dans les versions en grand format de Bayeux et de la vente Osenat. 

 

 

Fig. 6 : Joachim Rupalley, Portrait de Pierre Jules César de Rochechouart-Montigny, évêque de Bayeux, 1771, Bayeux, musée d'Art et d'Histoire Baron Gérard, inv. P0153

(c) Paris, RMN-GP

 

 

 

Originaire de Bayeux et premier d’une dynastie d’artistes, Joachim Rupalley est surtout connu pour avoir été l’élève de Jean Restout. Protégé par Monseigneur de Rochechouart et s’étant fixé définitivement dans sa ville natale à partir de 1733, année de son mariage, il s’adonna surtout à la peinture de portraits et travailla également pour les églises locales : lui reviennent ainsi l'Annonciation d'Asnelles [6] (Fig. 7), qui reprend en contrepartie une toile de Louis de Boullogne pour la chapelle de la Vierge du château de Versailles et un Saint Ortaire (1763) [7] que Christine Gouzi a rapproché de L'Extase de saint Benoît (1730, Tours, musée des Beaux-Arts) de son maître Restout.

 

 

Fig. 7 : Joachim Rupalley, L'Annonciation, 1761 ?, Asnelles, église paroissiale Saint-Martin

(c) Ariane James-Sarazin / droits réservés

 

 

Les sources anciennes citent de lui une vingtaine de portraits représentant les notabilités normandes - les évêques La Rochefoucauld, La Trémouille, d'Albert de Luynes, Rochechouart, etc. ; des gentilshommes et des magistrats (Fig. 8), dont Messieurs Deslongparcs, Fréard du Castel, de Bricqueville ou de Baudre (Fig. 9), ainsi que leurs épouses (Fig. 10) -, dont s’honorent certains musées (Bayeux et Saint-Lô) [8] et collections particulières [9]. Rupalley s’y montre bien souvent influencé par Hyacinthe Rigaud, dont son maître Restout était un proche [10], comme en témoigne son autoportrait (Fig. 1), où il se représente dans une attitude éminemment rigaldienne (Fig. 11)...

 

 

Fig. 8 : Joachim Rupalley, Portrait de François Genas, sieur Duhomme, maire de Bayeux, 1765, Bayeux, musée d'Art et d'Histoire Baron Gérard, inv. P0469

(c) Paris, RMN-GP

 

 

Fig. 9 : Joachim Rupalley, Portrait du chevalier Michel de Baudre, officier du régiment des Carabiniers du comte de Provence, 1773, Uppingham, Garners Fine Art and Antiques

(c) Ariane James-Sarazin / droits réservés

 

 

Fig. 10 : Joachim Rupalley, Portrait de jeune femme inconnue, 1760, collection particulière

(c) Ariane James-Sarazin / droits réservés

 

 

 

Fig. 11 : 

à gauche : Hyacinthe Rigaud, Portrait de Konrad Detlef, comte de Dhen, 1723, Brunswick, Herzog Anton Ulrich Museum, Kunstmuseum des Landes Niedersachsen, inv. GG 724

à droite : Joachim Rupalley, Autoportrait de l'artiste en train de peindre le portrait de son épouse Angélique Louise Hélène Dessaulx, 1765, collection particulière

(c) Ariane James-Sarazin / droits réservés

 

 

 

Notes

 

[1] Sur Joachim Rupalley, voir : Eugène Anquetil, "Peintres Bayeusains", Société des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Bayeux, vol. 6, 1901, p. 6-9 ; Roger de Gomiecourt, "Recherches sur les artistes originaires de Bayeux et de sa région depuis le XVe siècle jusqu'au XVIIIe siècle", Société des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Bayeux, vol. 6, 1901, p. 114-121 ; G. du Boscq de Beaumont, "Un peintre bayeusain au XVIIIe siècle. Joachim Rupalley (1713-1780)", Souvenirs normands, Paris, 1903, p. 150-168 ; Christine Gouzi, Jean Restout (1692-1768). Peintre d'histoire à Paris, Paris, Arthéna, 2000, p. 154 ; Emmanuel Luis (sous la dir.), Beauté divine. Tableaux des églises bas-normandes (XVIe-XXe siècles), Lyon, Editions Lieux Dits, 2015, p. 155-157. Nous remercions notre collègue, Dominique Hérouard, directrice du musée d'Art et d'Histoire Baron Gérard pour son aide précieuse dans la rédaction de cet article. 

 

[2] Vente Fontainebleau, Osenat (expert : Cabinet Turquin ; notice rédigée avec la collaboration d'Ariane James-Sarazin), 19 novembre 2017, lot 78 (attribué à Joachim Rupalley), repr. p. 73 : huile sur toile, H. 1,26 x L. 0,985 m.

 

[3] Voir Ariane James-Sarazin, Hyacinthe Rigaud (1659-1743), tome II : Le catalogue raisonné, Dijon, Editions Faton, 2016, n° *P.1462, p. 512. Bien que les livres de comptes de Rigaud le fassent bénéficier d'une composition "entièrement originale", le portrait de Monseigneur de Rohan Guéméné partage sa pose de trois quarts avec les précédents du cardinal Dubois (1723, voir ibid., P.1390), de l’archevêque de Cambrai (1723-1724, voir ibid., P.1401), du cardinal de Fleury (1728, voir ibid., *P.1431), de l’archevêque de Paris (1731, voir ibid., P.1454) et d'Henri Oswald de La Tour d’Auvergne (1732-1733, voir ibid., P.1456), tandis que la main posée sur le volume in-folio est reprise de Charles de Saint-Albin (1723-1724, voir ibid., P.1401) et que l’utilisation de la barrette s’apparente à celle que l'on voit chez Dubois (1723, voir ibid., P.1390). Quant aux colonnes jumelles auxquelles s’arrime une draperie de velours gonflée par le vent et aux rayonnages de la riche bibliothèque, ils appartiennent au vocabulaire habituel des portraits d'apparat du maître.

 

[4] Huile sur toile, H. 0,80 x L. 0,65 m, Orléans, musée des Beaux-Arts, inv. 990 ; voir Mary O'Neill, Musée des Beaux-Arts d'Orléans. Les peintures de l'école française des XVIIe et XVIIIe siècles, catalogue critique, Paris, RMN, 1981, vol. I, n° 164, p. 128 et vol. II, fig. 164, p. 123. Nous remercions notre amie et collègue Olivia Voisin, directrice des musées d'Orléans, ainsi que Raphaëlle Drouhin, documentaliste des musées d'Orléans, de nous avoir permis de reproduire cette oeuvre dans d'excellentes conditions.

 

[5] Huile sur toile, H. 1,40 x L. 1,08 m, signée et datée sur la feuille de papier placée sur le bureau : par // J Rupalley // en 1771, Bayeux, musée d'Art et d'Histoire Baron Gérard, inv. P0153. Reproduit dans l'ouvrage de Christine Gouzi, op. cit., p. 154, avec la datation erronée "avant 1764". 

 

[6] Huile sur toile, 1761 ?, H. 2,25 x L. 1,16, Asnelles (Calvados), église Saint-Martin ; analysée et reproduite dans Emmanuel Luis, op. cit., p. 155-157.

 

[7] Huile sur toile, 1763, dimensions inconnues, Catz (Manche), église Saint-Grégoire ; analysée et reproduite dans Christine Gouzi, op. cit., p. 154.

 

[8] Le musée d'Art et d'Histoire Baron Gérard de Bayeux conserve de cet artiste, outre le grand portrait de Monseigneur de Rochechouart (inv. P0153) : deux portraits en buste de Monseigneur Paul d'Albert de Luynes (1703-1788), évêque de Bayeux (1729-1753), à des âges différents (inv. P0578 et inv. P0152) et un portrait du même modèle assis jusqu'aux genoux (inv. P0423) ; un portrait en buste de Monseigneur Joseph Dominique de Cheylus (1717-1797), évêque de Bayeux (1776-1797), daté et signé de 1777 (inv. P0468) ; un portrait en buste de François Genas (1681-1772), sieur Duhomme, conseiller du roi au bailliage, juge et maire de Bayeux, daté et signé de 1765 (inv. P0469) ; un portrait en buste du chevalier Valentin Fréard du Castel (1700-1756), lieutenant colonel du régiment de Berry (inv. P0155) ; un portrait en buste de Marie Antoine Jacques Fréard du Castel (1697-1771), curé de Saint-Côme-de-Fresné, chanoine de Bayeux (inv. P0154) ; un portrait en buste de Jean Louis Le Parsonnier des Rouges-Terres, maire de Bayeux (1747-1759) (inv. P0296). Quant au musée de Saint-Lô, il conserve le portrait du marquis de Bricqueville, seigneur de La Luzerne. 

 

[9] Le portrait du chevalier Michel de Baudre (huile sur toile, 1773, H. 1,27 x L. 0,96 m) était précédemment passé en vente à Vienne, Dorotheum, 18 octobre 2016, lot 119, repr. L'autoportrait de l'artiste (huile sur toile, 1765, H. 1,19 x L. 0,95 m), qui a pu être mis en relation avec une copie partielle au pastel de son buste par un anonyme du XVIIIe siècle (vente Paris, Drouot, Beaussant-Lefèvre, 18 juin 2010, H. 0,51 x L. 0,39 m, lot 31) est passé en vente chez Cornette de Saint-Cyr, le 25 octobre 2013, lot 16, repr. ; il était en 1901 la propriété du baron du Charmel, au château de Vaussieux (voir Roger de Gomiecourt, op. cit., p. 115). Le portrait de jeune femme (huile sur toile, 1760, H. 0,92 x L. 0,73 m), ici reproduit, est passé successivement en vente à Stockholm chez Bukowskis, le 5 décembre 2012, lot 495, repr. et à Londres, chez Christie's, le 5 juillet 2013, lot 165, repr. Enfin, Artcurial a proposé le 6 novembre 2002 un portrait en buste d'un médecin tenant une ordonnance (huile sur toile, H. 0,91 x L. 0,71 m, lot 1, repr.).

 

[10] Rappelons que Rigaud partagea les sympathies jansénistes de Restout et de son oncle Jean Jouvenet dont il fit le portrait (voir Ariane James-Sarazin, Hyacinthe Rigaud (1659-1743), tome II : Le catalogue raisonné, Dijon, Editions Faton, 2016, n° *P.1347, p. 458). Contrairement à Christine Gouzi (op. cit., p. 154), nous pensons que la dette de Rupalley envers Rigaud est bien plus importante, du moins dans ses portraits, qu'envers son maître Restout qui n'échappe pas, lui non plus, au pouvoir d'attraction des formules rigaldiennes. Si les portraits de Monseigneur de Rochechouart par Rupalley s'inspirent de l'effigie de Monseigneur de Rohan-Guéméné par Rigaud, l'attitude en grand de Monseigneur d'Albert de Luynes est reprise de celle de Monseigneur de Saint-Albin, telle que gravée par Schmidt en 1741 d'après Rigaud. Quant au chevalier Fréard du Castel, il s'apparente à nombre d'officiers supérieurs campés de profil et en armure par Rigaud... On pourrait ainsi multiplier les exemples.

 

Pour citer cet article

 

Référence électronique

Ariane James-Sarazin, "Entre Rigaud et Restout : Joachim Rupalley", Hyacinthe Rigaud (1659-1743). L'homme et son art - Le catalogue raisonné, Editions Faton, [en ligne], 7 novembre 2017, URL : http://www.hyacinthe-rigaud.fr/single-post/2017/11/07/Entre-Rigaud-et-Restout-Joachim-Rupalley

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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