Colloredo ou le portrait par Rigaud de M. Dodun, contrôleur général des finances

Catalogue concerné : I. Catalogue des portraits peints / Portraits d'attribution certaine

Période : Sixième période (de 1719/1720 à 1729/1730)

Numéro déjà catalogué : P.1402 (page 479)

Rubrique concernée : Répliques conservées Nature de la mise à jour : précision apportée sur une oeuvre déjà cataloguée

Fig. 1 : Hyacinthe Rigaud et atelier (Charles Sevin de La Penaye ?), Portrait de Charles Gaspard Dodun, marquis d'Herbault, 1724, collection particulière

(c) Ariane James-Sarazin / droits réservés

PRÉCISION APPORTÉE à une OEUVRE déjà CATALOGUÉE


Ht. H. 1,45 x L. 1,13 m

Coll. part.

Hist. : Peint en 1724 ; acheté par Edmond Dodun au marchand Eude à Paris, 1836 ; resté depuis lors dans la descendance familiale, château de Kerdisson, Pontivy (d'après le dépouillement de la correspondance Gallenkamp que nous avons effectué dans les fonds de la Frick Collection à New York, MS 2 / Series II Box 34/5, 1950-1987) ; vente Paris, Drouot, Couturier-Nicolay, 29 mars 1985, lot 30, repr. ; coll. Karl Lagerfeld ; sa vente, New York, Christie's, 23 mai 2000, lot 59, repr. p. 86 ; acquis à cette vente par l'actuel propriétaire ; vente Paris, Drouot, Thierry de Maigret, 6 juin 2018, lot 50, repr.

Bibl. : Joseph Roman, Le Livre de raison du peintre Hyacinthe Rigaud, Paris, 1919, p. 198-199 ; New York, Frick Collection, MS 2 / Series II Box 34/5, 1950-1987 (Gallenkamp) ; Ariane James-Sarazin, Hyacinthe Rigaud (1659-1743), thèse de doctorat, Paris, EPHE, 2003, cat. I, n° 1105, repr., fig. 438 (original) ; Stephan Perreau, Hyacinthe Rigaud. Le peintre des rois, Montpellier, 2004, p. 191 (original) ; Stephan Perreau, Hyacinthe Rigaud. Catalogue concis de l'oeuvre, Sète, 2013, n° P.1322, repr. p. 269-270 (original) ; Ariane James-Sarazin, Hyacinthe Rigaud (1659-1743), Dijon, Editions Faton, 2016, tome II : Le catalogue raisonné, recensé et analysé sous le n° P.1402 comme réplique ("très belle version", p. 479), repr. p. 479.

Exp. : 1984, Paris, musée Rodin, La rue Saint-Dominique. Hôtels et amateurs, n° 138, repr. p. 94




D'une famille originaire de Bourgogne, anoblie au milieu du XVIIe siècle, Charles Gaspard Dodun (1679-1736), marquis d’Herbault [1] était le fils de Charles Gaspard, conseiller au parlement de Paris. Par sa mère, Anne Marie, fille d’un receveur général des finances de Soissons, il était le neveu de Jean-Baptiste Gayardon [2]. Il épousa en 1703 Marie Anne Sachot (1683-1743), fille d’un avocat au parlement de Paris. Sa carrière fut brillante et rapide : conseiller (1701), puis président (1709) au parlement de Paris, conseiller au conseil de Finance (1715-1720), commissaire des finances (1721), maître des requêtes (1721), président d’honneur au Parlement (1722), contrôleur général des finances (1722-1726) après Law [3] et Le Pelletier de La Houssaye [4], lieutenant général pour le roi en pays blésois (1724), grand trésorier commandeur des Ordres du roi (1724-1727), capitaine des Chasses et garde des Eaux et Forêts du comté de Blois (1726).


Malgré ses compétences indéniables en matière financière et les difficultés liées au désastre du système de Law dont il n'était pas responsable, il fut l’un des ministres les plus mal compris et les plus haïs de son temps. Ses contemporains ne virent en lui qu’un parvenu, plein de morgue, l’accusant à tort de s’être enrichi aux dépens de l’État. On le surnomma, selon le Journal de Paris dû au mémorialiste Mathieu Marais, "Colloredo, parce qu’il avait le cou roide et qu’il faisait le glorieux". "Puissamment riche" selon un autre contemporain, l'avocat Barbier [5], il aurait tiré l’essentiel de sa fortune de ses spéculations sur le système de Law, qu’il fut ensuite chargé de juguler, mais en vain. Et Barbier de poursuivre sur le même ton persifleur : "cela lui a paru trop bourgeois de rester en homme de robe, surtout ayant le cordon bleu [que Rigaud n’omet d’ailleurs pas de représenter, en prêtant à son modèle un geste précieux des doigts de la main gauche qui permet d’attirer fort judicieusement le regard sur cette distinction] ; il a pris l’épée, s’est fait appeler M. le marquis d’Herbault, et entre autres choses, s’est fait galonner un habit ni plus ni moins qu’un officier des gendarmes [ici, compte tenu de la nomination récente de Dodun au contrôle général des finances qui a très certainement motivé, avec l'élévation au titre de marquis et l'obtention du titre de grand commandeur des Ordres du roi, la commande de son portrait, Rigaud a revêtu son modèle de l'habit court et noir de sa fonction ministérielle]. Cela a paru si ridicule qu’on n’a pu y tenir. Comme le sieur Dodun est fort haï, on a recherché son origine et on a trouvé que son grand-père avait été laquais. Enfin on a fait sur lui et sur sa femme, des chansons qui ont été chantées jusque par les décrotteurs. Madame Dodun en a été huit jours sans dormir. Voici une de ces chansons ; elle est sur l’air de la Testard :


Dodun dit à son tailleur : // "Marquis d’Herbaut je me nomme : // Il me faut en grand seigneur // Habiller, et voici comme : // Galonnez-moi, // Car je suis bon gentilhomme ; // Galonnez-moi, // Je suis lieutenant de roi." // "Mon cousin, dit le tailleur, // Je défie toute personne // D’avoir l’air d’un grand seigneur // Comme aura votre personne. // Galonnez-vous, // Votre aïeul, si honnête homme, // Galonnez-vous, // Portait galons comme vous." // Le Dodun dit à Frison : // "Qu’on me coiffe avec adresse ; // Je prétends, avec raison, // Inspirer de la tendresse. // Maronnez, bichonnez, tignonnez-moi, // Je vaux bien une duchesse. // Maronnez, bichonnez, tignonnez-moi // Je vais souper chez le roi."


Plus mesuré qu'à son habitude, Saint-Simon reconnaît que notre homme "avait de la morgue et de la fatuité à l'excès, mais de la capacité, et autant de probité qu'une telle place en peut permettre" [6].

Dodun habitait un hôtel qu’il s’était fait construire, rue Saint-Dominique. Il acquit en 1719 les importantes terres d’Herbault (Loir-et-Cher), près d’Orléans, dont il obtint en 1723 l’élévation au marquisat. Il s’y fit construire vers 1725 un somptueux château par Jules Michel Hardouin, neveu d’Hardouin-Mansart.


Inscrit en 1723 dans les livres de comptes de Rigaud pour la somme considérable de 3000 livres soit un grand format jusqu'aux genoux, le portrait de Dodun est daté par Hendrik Van Hulst et Pierre Jean Mariette, amis de Rigaud et premiers commentateurs de son oeuvre, de l'année suivante (1724), ce que confirment non seulement la lettre de la gravure (Fig. 2) réalisée par Pierre Drevet et son fils Pierre-Imbert en 1726 d'après une réduction au buste et à l'ovale faite spécialement par Rigaud [7], mais encore la signature apposée sur la toile originale, dont on doit la découverte à Stéphane Pinta et que nous avons pu examiner en sa compagnie chez Turquin le 10 janvier 2013 [8]. De ce fait, la toile de l'ancienne collection Lagerfeld, dont on soulignera la très grande qualité, doit être considérée comme une réplique à dimensions qu'il convient peut-être [9] de confondre avec la deuxième version commandée en 1724 pour 1000 livres à l'artiste et également inscrite dans ses livres de comptes. Il est probable que Charles Sevin de La Penaye, l'un des plus proches et des plus sûrs collaborateurs de Rigaud, ait collaboré, pour 120 livres, aux côtés du maître, à l'exécution de cette deuxième version. Les livres de comptes mentionnent en outre, toujours en 1724, la commande de deux répliques en buste réalisées par l'atelier pour 300 livres pièce, l'une étant destinée à un ami du modèle, l'autre à un avocat au Conseil : notons que Sevin de La Penaye prit en charge l'un des deux bustes et qu'il fut chargé en 1726 d'une réplique d'un format légèrement supérieur, puisque décrit "avec une main" [10].



Fig. 2 : Pierre Drevet et Pierre Imbert Drevet d'après Hyacinthe Rigaud, Portrait de Charles Gaspard Dodun, marquis d'Herbault, 1726, Paris, BnF, département des Estampes et de la photographie, inv. Da. 63 fol. 170

(c) Paris, BnF


On rapprochera la position de la main gauche de celle adoptée précédemment pour M. de La Jonchère (Fig. 3) [11] et on signalera que l'encrier, le poudrier et la sonnette représentés dans le petit répertoire d'accessoires du musée des Beaux-Arts de Rouen (Fig. 4) [12] sont ceux prêtés à Dodun, Rigaud ayant pris soin de laisser en réserve sur cette petite toile l'emplacement de la main du contrôleur général des finances qui tient la plume, tandis que l'accotoir avec sa grande feuille d'acanthe se réfère autant au portrait de Dodun qu'à celui, strictement contemporain, de Monseigneur de Saint-Albin (Fig. 5) [13].


Fig. 3 : Hyacinthe Rigaud, Portrait de Gérard Michel de La Jonchère, 1721, France, château de Parentignat, coll. marquis de Lastic

(c) Ariane James-Sarazin / droits réservés

Fig. 4 : Hyacinthe Rigaud, Etude de mains, d'une cravate, d'un motif de cuirasse, d'objets, d'accotoir et de fleurs, vers 1715-1725, Rouen, musée des Beaux-Arts, inv. 975-4-5521

(c) Rouen, musée des Beaux-Arts

Fig. 5 : Hyacinthe Rigaud, Portrait de Charles de Saint-Albin, 1723-1724, États-Unis, Los Angeles, The J. Paul Getty Museum, inv. 88.PA.136

(c) The J. Paul Getty Museum



Notes

[1] Voir Ariane James-Sarazin, Hyacinthe Rigaud (1659-1743), Dijon, Editions Faton, 2016, tome II : Le catalogue raisonné, n° P.1402, p. 479.


[2] Peint en 1723 par Rigaud : voir ibid., n° *P.1400, p. 477.


[3] Peint en 1719-1720 par Rigaud : voir ibid., n° *P.1343, p. 457.


[4] Peint en 1715 par Rigaud : voir ibid., n° *P.1298, p. 432-433.


[5] Journal historique et anecdotique du règne de Louis XV par E. J. F. Barbier, avocat au parlement de Paris, éd. A. de La Villegille, Paris, 1847, tome I, p. 216-217, février 1725.


[6] Mémoires de Saint-Simon, éd. Yves Coirault, Paris, 1988, t. VIII, p. 419.


[7] Voir Ariane James-Sarazin, Hyacinthe Rigaud (1659-1743), Dijon, Editions Faton, 2016, tome II : Le catalogue raisonné, n° *D.34, p. 598.


[8] Ibid., n° P.1402, p. 479. C'est pourquoi, suite à cet examen de visu, nous avons proposé de voir dans la version signée et datée le prototype et dans la version de l'ancienne collection Lagerfeld une réplique à dimensions.


[9] Le doute est permis, car nous avons relevé dans la correspondance de George Van Derveer Gallenkamp, conservée à New York à la Frick Collection, mention d'une autre version, de très grande qualité et également à dimensions, qui était la propriété de Guy Van den Broek d’Obrenan, dans les années 1960-1970 : voir ibid., n° P.1402, p. 479.


[10] Une réplique très altérée réduite à un buste avec une main est conservée au musée des Beaux-Arts de Nantes, H. 0,81 x L. 0,64 m, inv. 690. Signalons enfin une version de plus grand format (H. 1,31 x L. 0,99 m, inscription en haut à droite : LEMARQVIS DODVN // CONTROLEUR GL DES FINANCES //ORDONNATEUR DES ORDRES DU ROY // MDCCXXIV, coll. part.), passée en vente à Paris, Drouot, chez Damien Libert, le 25 juin 2010, lot 38, repr. p. 19, mais dont la qualité est bien inférieure à celles des deux répliques à dimensions déjà signalées.


[11] Peint en 1721 par Rigaud : voir ibid., n° P.1377, p. 470.


[12] Ibid., n° E.2, p. 639.


[13] Peint en 1723-1724 par Rigaud : voir ibid., n° P.1401, p. 477-478.

Pour citer cet article


Référence électronique

Ariane James-Sarazin, "Colloredo ou le portrait par Rigaud de M. Dodun, contrôleur général des finances", Hyacinthe Rigaud (1659-1743). L'homme et son art - Le catalogue raisonné, Editions Faton, [en ligne], mis en ligne le 8 mai 2018, URL : http://www.hyacinthe-rigaud.fr/single-post/2018/05/08/Colloredo-ou-le-portrait-par-Rigaud-de-M-Dodun-controleur-general-des-finances










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