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Hyacinthe Rigaud Catalogue raisonné Éditions Faton Ariane James-Sarazin
Hyacinthe Rigaud Catalogue raisonné Éditions Faton Ariane James-Sarazin
Editions Faton Hyacinthe Rigaud Catalogue raisonné

Un intéressant témoignage du portrait du prince Henri Benoît Marie Clément Stuart

25 Mar 2017

Catalogue concerné : I. Catalogue des portraits peints / Portraits d'attribution certaine

Période : Septième période (de 1729/1730 à 1743)

Numéro déjà catalogué : *P.1512 (page 531)

Rubrique concernée : Œuvres en rapport

Nature de la mise à jour : ajout d'une copie

 Fig. 1 : Artiste anonyme d'après Hyacinthe Rigaud (?), Portrait d'Henri Benoît Marie Clément Stuart, après 1740-1743, localisation actuelle inconnue

(c) Cabinet Eric Turquin

 

COPIE

Artiste anonyme d'après Hyacinthe Rigaud (?)

Henri Benoît Marie Clément Stuart

Ht. H. 0,39 ; L. 0,27 m

Loc. inc.

Hist. : Vente Dijon, Emmanuel de Vregille et Hugues Cortot (expert : Stéphane Pinta / Cabinet Eric Turquin), 14 et 19 novembre 2016, lot 96 (école française vers 1740, entourage de Hyacinthe Rigaud, Portrait du prince Henri Benoît Marie Clément Stuart).

 

 

 

Cette petite toile, que nous avons pu examiner le 10 novembre 2016 à l'invitation toujours amicale et généreuse de Stéphane Pinta, est extrêmement intéressante malgré son apparente modestie, car elle représente, en contrepartie de la gravure exécutée conjointement par Jean Daullé (1703-1763) et Johann Georg Wille (1715-1808) [1, Fig. 2] qui en était jusque-là - avec une autre gravure en buste due à Wille [2, Fig. 3] - le seul témoignage conservé, le prince Henri Benoît Marie Clément Stuart (1725-1807).

 

 Fig. 2 : Jean Daullé et Johann Georg Wille, Portrait d'Henri Benoît Marie Clément Stuart

(c) Paris, BnF, département des Estampes et de la photographie

 

 Fig. 3 : Johann Georg Wille, Portrait d'Henri Benoît Marie Clément Stuart

(c) Paris, BnF, département des Estampes et de la photographie

 

Charles Edouard (1720-1788) et Henri Benoît Marie Clément étaient les fils du roi Jacques III Stuart, qui fut lui-même peint en 1708 par Rigaud [3] et de la princesse Sobieska, fille du roi de Pologne Jean Sobieski. En 1745, Charles Edouard s’embarqua à Saint-Nazaire pour gagner l’Ecosse, tandis que Louis XIV plaça son frère Henri Benoît Marie Clément à la tête d’une armée rassemblée à Dunkerque pour lui prêter main forte. Grâce à l’appui des highlanders, Charles Edouard s’empara d’Edimbourg et triompha des troupes anglaises à Preston-Pans. Cependant, abandonné par les chefs de clans, il fut obligé de battre en retraite et la victoire du duc de Cumberland à Culloden (1746) mit fin à ses espérances. Après mille aventures, Charles Edouard réussit à regagner la France qui, passée la paix d’Aix-la-Chapelle (1748), ne lui prêta aucune aide ; expulsé du royaume, il s’installa en Italie sous le nom de comte d’Albany et mourut à Florence, dans le dénuement. Sa veuve, de Stolberg, épousa à sa mort le poète Alfieri. Quant à Henri, après la terrible défaite de Culloden, il se rendit à Rome et entra dans les ordres ; il fut créé cardinal d’York en 1747. A la mort de son frère, en 1788, se considérant comme son successeur au trône d’Angleterre, il prit le nom d’Henri IX. En 1803, son état d’extrême dénuement le contraignit à accepter les fonctions d’évêque d’Ostie et de Velletri. Avec lui s’éteignit la branche royale des Stuart.

 

Aucune source n’atteste de manière irréfutable que Hyacinthe Rigaud soit l’auteur du prototype du portrait d'Henri Benoît Marie Clément, d’autant que l’âge supposé du modèle situerait le travail de l’artiste entre 1740 et 1743, soit à l’extrême fin de sa carrière. Ses livres de comptes ne s’en font pas l’écho, mais on les sait oublieux. Cependant, plusieurs indices sont de nature à laisser penser que Rigaud aurait pu peindre le prince et son frère Charles Edouard [4] en pendants. Ces indices sont au nombre de trois.

Le premier tient au fait que les gravures inspirées par les portraits des deux frères, tant dans leur version jusqu’aux genoux que dans leur version en buste, ont été incluses, quoique les épreuves connues ne présentent aucune signature du peintre, dans les volumes de l’œuvre gravé de Rigaud conservés au département des Estampes et de la photographie de la Bibliothèque nationale de France. Or ces volumes ont été réalisés du vivant de l’artiste et dûment commentés par son ami Pierre Jean Mariette, qui en a dressé une sorte de catalogue.

Le deuxième indice tient à l’identité des deux graveurs qui ont été chargés de la traduction au burin des portraits des deux frères : Jean Daullé et Johann Georg Wille, qui comptent parmi les derniers interprètes privilégiés de Rigaud auquel ils étaient très liés.

Le troisième est d’ordre stylistique : si l’attitude prêtée à Charles Edouard dérive de celles choisies par Rigaud pour représenter précédemment le maréchal de Villars (1704-1705) [5], le duc d’Antin (1709-1711/1719) [6] ou le prince de Liechtenstein (1740) [7], Henri Benoît Marie Clément doit être rapproché du duc de Belle-Isle (1713-1714/1741-1742) [8, Fig. 4], tandis que l’envol de l’écharpe et le froissement de l’étoffe sont caractéristiques de l’accentuation des effets décoratifs dans les dernières œuvres du peintre. Les portraits des deux frères obéissent donc en tout point aux stéréotypes rigaldiens.

 

 Fig. 4 : Hyacinthe Rigaud, Portrait de Charles Louis Auguste Fouquet, duc de Belle-Isle, 1713, Manom, château de La Grange, collection particulière

(c) droits réservés

 

Compte tenu de l’époque tardive à laquelle la commande a pu avoir lieu et de la santé précaire qui était celle de Rigaud dans les trois dernières années de sa vie, il aurait été tout-à-fait possible que le maître se fût contenté de peindre des petites toiles, extrêmement poussées et finies, dans une de ses fameuses « attitudes répétées », afin qu’elles servent directement de modèles aux deux graveurs et ce, sans qu’il y ait eu, au préalable, de toiles de grand format. On sait que concurremment à ses dessins très finis, Rigaud usait également d’huiles tout aussi finies pour aider ses graveurs dans leur travail de traduction. Ces huiles, comme ici, ont souvent des dimensions proches de celles des planches gravées. Quoi qu’il en soit, les Mémoires de Wille attestent bien de l’existence de toiles : « M. Daullé, lorsqu’il étoit assuré de ma bonne volonté à son égard, m’envoya les tableaux des deux princes, d’après lesquels je travaillois » [9].

Néanmoins, l'examen de visu de la petite toile nous a convaincue d'attribuer sa paternité pleine et entière à une autre main que celle de Rigaud. En effet, les carnations sont crayeuses ; le traitement de la perruque manque de netteté, surtout en cette fin de carrière où l'on sait que le dessin de Rigaud se fait plus insistant, voire un peu sec ; les plis dans l'écharpe rouge sont bien moins accusés et vigoureux qu'on pourrait s'y attendre ; la palette est sombre et ne présente pas les harmonies colorées (violets, bleus, fauves, verts olive), avec force cangianti, caractéristiques des œuvres tardives du maître ; le rouge de l'écharpe est trop franc, alors que Rigaud lui préfère alors un rouge plus orangé et acide ; la manière est lisse, donnant l'impression que les éléments constitutifs du vêtement ont été plus coloriés que peints, et on note enfin l'absence d'impacts de matière picturale dont use ordinairement Rigaud pour accrocher la lumière et qui confèrent à ses portraits une réelle présence.

 

Si cette toile doit être enlevée à Rigaud, à qui pourrait-elle revenir ? Plusieurs hypothèses peuvent être avancées : 

Première hypothèse : il pourrait s'agir de l'oeuvre d'un collaborateur, ancien ou présent (même si les livres de comptes ne mentionnent aucun nom de collaborateur dans l'atelier de Rigaud en ces années 1740-1743, on sait par d'autres témoignages tout aussi dignes de foi que Rigaud conserva des aides auprès de lui jusque très tard dans sa carrière), d'après une toile originale de Rigaud, aujourd'hui perdue, qui aurait pu être soit de grandes dimensions (auquel cas il serait revenu au collaborateur de la traduire en petites dimensions pour servir de modèle à Daullé et Wille), soit de petites dimensions (auquel cas le collaborateur donnerait ici une réplique de la petite toile peinte par Rigaud lui-même pour servir de modèle à Daullé et Wille). Cependant, dans un cas comme dans l'autre, la petite toile déroge dans sa manière à ce que nous savons des pratiques de Rigaud et/ou de son atelier qui, lorsqu'ils avaient à exécuter un modèle pour un graveur, prenaient soin de lui simplifier le travail en accentuant notamment le dessin, ainsi que les ombres, ce qui n'est pas le cas ici.

 

Autre hypothèse, plus séduisante : il pourrait s'agir de l'oeuvre d'un collaborateur, ancien ou présent, qui aurait exécuté un portrait du prince Henri Benoît Marie Clément pour servir de modèle à Daullé et Wille, en reprenant les stéréotypes de Rigaud, mais hors de son contrôle. Il ne s'agissait ici, après tout, que de reprendre la pose prêtée par Rigaud au maréchal de Belle-Isle et de substituer à son visage celui du jeune prince Stuart. Or en 1741, le portrait du maréchal de Belle-Isle par Rigaud était dans tous les esprits, et notamment celui de Wille : peint en 1713 par Rigaud, le tableau avait en effet été renvoyé dans l'atelier, car le modèle avait demandé au maître de lui ajouter le bâton de maréchal et l'ordre du Saint-Esprit qu'il avait obtenus entre temps et d'actualiser ainsi son portrait. Or c'est précisément en 1741 que Johann Georg Wille visita Rigaud et obtint de lui de pouvoir graver le portrait du maréchal de Belle-Isle, ce qui fut chose faite en 1743. Dès lors, il se peut fort bien que Daullé et Wille aient fait appel aux services d'un collaborateur de Rigaud pour transformer le portrait de Belle-Isle en Stuart, mais il n'est pas non plus exclu que les graveurs, et en particulier Wille, se soient eux-mêmes chargés de la transformation en produisant un petit modèle peint dont ils se seraient servis comme modèle...

 

Dernière hypothèse, à laquelle nous ne croyons guère : la petite toile pourrait s'inspirer de la gravure de Daullé et Wille et être due, dans ce cas, à un artiste complètement extérieur à l'atelier. Mais deux difficultés se font jour : la toile est en contrepartie de la gravure (pourquoi, s'il s'agit d'une copie de la gravure, s'être donné tant de mal en inversant le sens ?) ; la fausse fenêtre qui encadre le portrait ne reprend pas dans la toile, avec le même souci du détail et entre autres menues différences, tous les signes d'usure de la pierre bien visibles sur la gravure...

Notes

 

[1]  Voir Ariane James-Sarazin, Hyacinthe Rigaud (1659-1743), Dijon, Editions Faton, 2016, tome II : Le catalogue raisonné, n° *P.1512, repr. p. 531.

 

[2] Ibid., n° *P.1512, repr. p. 531.

 

[3] Ibid., n° *P.1043, p. 355.

 

[4] Ibid., n° *P.1511, p. 530-531. 

 

[5] Ibid., n° *P.885, p. 296-298.

 

[6] Ibid., n° P.1110, p. 368-370.

 

[7] Ibid., n° P.1513, p. 532.

 

[8] Ibid., n° P.1259, p. 415-416.

 

[9] Mémoires et journal de Johann Georg Wille, graveur du roi, éd. Georges Duplessis, 1857, tome I, p. 98-99.

Pour citer cet article

 

Référence électronique

Ariane James-Sarazin, "Un intéressant témoignage du portrait du prince Henri Benoît Marie Clément Stuart", Hyacinthe Rigaud (1659-1743). L'homme et son art - Le catalogue raisonné, Editions Faton, [en ligne], 25 mars 2017, URL : http://www.hyacinthe-rigaud.fr/single-post/2017/03/25/Un-intéressant-témoignage-du-portrait-du-prince-Henri-Benoît-Marie-Clément-Stuart

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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